Quelle place pour les femmes au cinéma en 2018 ?

Alice Guy-Blaché, pionnière du cinéma

Le Festival de Cannes a dévoilé son palmarès il y a quelques jours à peine. Si seul le temps nous dira si cette édition restera dans les annales du cinéma, on peut d’ores et déjà reconnaître que cette 71e édition restera dans l’histoire de la lutte pour l’égalité des droits entre les femmes et les hommes. À plus d’un titre. Quelques mois après les révélations autour de l’affaire Weinstein, quelle place pour les femmes au cinéma en 2018 dans un milieu pourtant très mixte… mais qui donne (trop) souvent le 1er rôle aux hommes ?

Cette année, à Cannes, les femmes étaient partout… excepté dans la sélection officielle. En effet, seules 3 réalisatrices ont pu montrer leur film en sélection officielle parmi les… 21 sélectionnés. Un nombre qui correspond aux tendances de ces dernières années.

Pourtant, les femmes étaient dans tous les esprits à commencer par celui de la présidente du jury, l’actrice Cate Blanchett entourée, entre autres, des actrices Léa Seydoux, Kirsten Stewart, de la scénariste Ava Duvernay et de la chanteuse Khadja Nin.

On est loin du Festival de « Canes »

Si le jury mettait à l’honneur les femmes cette année, 4 femmes et 4 hommes parmi les jurés hors présidente, il n’en est pas de même de la sélection officielle… et encore moins du palmarès ! Rien de bien nouveau puisque les précédentes éditions n’étaient guère mieux.

Ainsi, si Jane Campion demeure la seule réalisatrice à ce jour à avoir reçu la récompense suprême, la Palme d’Or – c’était en 1993 et une 2e Palme d’Or avait été attribuée en même temps au réalisateur Chen Kaige –, pour La leçon de piano, elles ne sont que 11 à avoir reçu l’une des 3 plus prestigieuses distinctions – la Palme d’Or, le Grand Prix et le Prix du Jury –, soit 4 % des 268 cinéastes honorés (source : AFP).

Et pour le reste, ce n’est guère mieux ! Seules 4 femmes ont en effet reçu les Prix de la mise en scène et le Prix du scénario sur 111 lauréats en plus de 70 ans, soit 3,5 %. À noter que la moitié de ces récompenses ont été remportées en 2017 !

Parmi les près de 1 790 cinéastes qui ont vu leur film sélectionné depuis 1946 au Festival de Cannes, on ne compte que 82 réalisatrices, soit 4,7 %.

Toutefois, des efforts sont observés depuis ces dernières années pour tendre vers plus de parité… au sein du jury. Et ce depuis 2013. Néanmoins, Cate Blanchette, présidente en 2018, n’était que la 12e femme à avoir cet honneur en 71 ans.

Au total, les femmes ont représenté 172 membres sur les 747 qu’a connus le jury du festival, soit plus d’une personne sur cinq. Les femmes sont également mieux et plus représentées dans les sélections parallèles telles que Un certain regard.

Pourquoi une telle sous-représentativité ? Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, avance le faible nombre de réalisatrices au cinéma arguant même que l’on note 20 % de présence de femmes metteurs en scène à Cannes contre 7 % en général dans le cinéma mondial…

Les femmes sont-elles si peu présentes au cinéma ?

Oui et non. Tout dépend en fait où on les place car en effet, devant et derrière la caméra, elles sont moins nombreuses. Pire, si les hommes vieillissent au cinéma, les femmes, elles disparaissent… surtout après 50 ans !

Ainsi, en 2017, le nombre d’héroïnes au cinéma a baissé. Un paradoxe quand on sait que les plus gros succès au box-office américain en 2017 étaient :

  • La Belle et la Bête avec Emma Watson
  • Star Wars : Les derniers Jedi avec Daisy Ridley
  • Wonder Woman avec Gal Gadot

Mais selon Martha M. Lauzen, directrice exécutive du centre d’étude de la représentation des femmes à la télévision et au cinéma (Center for the Study of Women in Television and Film) aux États-Unis, l’année 2017 n’a connu que 24 % d’héroïnes au cinéma contre 29 % en 2016. En revanche, les personnages féminins ont été légèrement plus nombreux en 2017 (34 % contre 32 % en 2016).

L’étude pointe également du doigt les rôles principalement accordés aux femmes :

Elles travaillent majoritairement dans le social, dans un bureau ou dans la religion, soit des postes souvent soumis « au silence » ou rarement mis en avant là où les hommes jouent des rôles plus exposés de criminels, politiciens et autres postes à responsabilité.

Enfin, parmi les 100 films ayant engrangé le plus de profit en 2017, il apparaît que 58 % des protagonistes étaient masculins, 24 % féminins et 18 % des ensembles mixtes. Mais la situation est pire concernant les premiers rôles : on compte alors en 2017 63 % d’hommes contre 37 % de femmes. Enfin, seulement 34 % des femmes de ces films ont eu le droit à des répliques, alors que 66 % des hommes pouvaient parler à l’écran.

Qu’en est-il de la place des femmes dans les métiers du cinéma ?

Pour tant la réalité sur les plateaux de tournage et dans les coulisses est très différente comme le souligne une étude réalisée par le groupe Audiens « Portrait statistique des entreprises, des salariés et des métiers du champ de l’audiovisuel » publiée par la CPNEF AV. Une réalité qui varie d’un pays à l’autre.

Que révèle cette étude ? Selon ThinkandAct, voici les points clés à retenir :

  1. L’audiovisuel compte plus de salariés hommes que de salariées femmes(59% et 41%) et ce dans des proportions supérieures à celles de l’ensemble de l’économie française.
  2. Presque autant de femmes (26 %) sont cadres que les hommes (32 %)
  3. Mais au total, sur l’ensemble des salariés du secteur, les femmes cadres sont moins nombreuses que les hommes cadres car moins nombreuses: ainsi, parmi les cadres, seules 36 % sont des femmes et 64 % sont des hommes.
  4. Au global, les salaires des femmes sont inférieurs à celui des hommes de 5 à 6 %.
  5. Les métiers du cinéma ne sont pas très mixtes : les scriptes sont à 87% des femmes, les métiers de l’image sont à 76% des hommes, les maquilleurs sont à 97% des femmes, les machinistes à 97% des hommes…
  6. L’audiovisuel et le cinéma sont des secteurs que les femmes commencent à quitter dès 30 ans… comme pour les actrices !
  7. Selon une étude récente du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, « Inégalités entre les femmes et les hommes dans les arts et la culture » montre que « l’articulation des temps de vie professionnelle et personnelle est d’autant plus difficile dans le secteur culturel » pour les femmes en raison des horaires atypiques, de « la culture du présentéisme et de l’irremplaçabilité », et de la très petite taille des structures dépourvues de services RH.
  8. Il semble plus difficile pour une femme d’être intermittente du spectacle car « rapidement, la quête des 507 heures travaillées devient difficile pour les femmes qui ont des enfants et qui peuvent préférer se tourner vers un autre secteur et ce d’autant plus si le conjoint est aussi un intermittent ».

Les métiers du cinéma par ThinkandAct

35 métiers sont majoritairement exercés par des hommes, 18 métiers exercés majoritairement pas des femmes, 6 métiers pratiquement mixtes

Visuel réalisé par wedodata pour ThinkandAct

Ce compte Instagram met les réalisatrices à l’honneur

Si vous êtes sur Instagram, n’hésitez pas à suivre le compte @lesonzepourcent qui met en lumière les femmes du cinéma. Pourquoi 11 % ? Parce qu’il s’agit du pourcentage de films réalisés par des femmes parmi les 250 qui ont rapporté le plus à Hollywood en 2017.

Chaque semaine, le compte présente ainsi un film réalisé par une femme par le biais de 3 posts et stories. Une initiative portée par 2 étudiant-e-s, Aude et John, rappelant ainsi que si les écoles de cinéma respectent la parité, les inégalités naissent dès la sortie de l’école. Ainsi, en ce qui concerne les courts-métrages, il ne reste plus que 35 % de femmes réalisatrices et sur les longs-métrages, 20 %.

82 femmes sur les marches de Cannes pour plus d’égalité

Le samedi 12 mai, 82 femmes ont ainsi marqué de leurs empreintes le Festival de Cannes et le monde du cinéma pour une montée des marches 100 % féminine. Elles étaient ainsi 82 à dénonce les inégalités salariales. Pourquoi 82 ? Parce que c’est le nombre de films réalisés par des femmes en Compétition officielle depuis 1946 !

Parmi elles : Cate Blanchett, Agnès Varda, Céline Sciamma, Salma Hayek, Marion Cotillard, Jane Fonda, Claudia Cardinale, Julie Gayet et les membres féminins du jury. La photo et la vidéo ont fait le tour du monde mettant ainsi en avant le ras-le-bol des professionnelles du secteur, faisant écho aux nombreuses voix qui se sont élevé après le scandale Weinstein.

Depuis le 14 mai 2018, le Festival de Cannes, et ses sections parallèles, la Quinzaine des réalisateurs et la Semaine de la critique, sont ainsi les premiers signataires d’une charte en faveur de la parité femmes-hommes dans les festivals de cinéma, à l’initiative de l’association française 5050 pour 2020.

« Les réalisatrices sont payées 42 % de moins que les réalisateurs. »

Bérénice Vincent, responsable des ventes internationales aux Films du Losange, cofondatrice du Deuxième Regard, une association qui encourage la visibilité des femmes dans le cinéma et porte-parole du collectif « 5050 pour 2020 ».

5050 pour 2020

Au cinéma la question de la fragilité des femmes ne concerne pas que les actrices.  Les intermittentes sur les plateaux, les directrices de la photo… toutes les femmes sont concernées. L’initiative 5050 en 2020, qui regroupe déjà pas moins de 300 membres, veut promouvoir des initiatives concrètes pour la parité, la diversité et l’égalité hommes-femmes dans le cinéma : « Alors que le cinéma français n’a pas été ébranlé par l’onde de choc de l’affaire Weinstein, il nous semble essentiel d’avancer sur des mesures concrètes, qui dépassent le seul sujet des violences sexuelles« .

Doit-on en arriver aux quotas ?

À l’image de la loi Copé – Zimmermann qui impose 40 % de femmes dans les comités de direction des grandes entreprises, doit-on songer à imposer des quotas dans le cinéma ? La question se pose et certaines personnalités y sont même favorable comme la ministre de la Culture Françoise Nyssen. Objectif : atteindre la parité, soit 50-50, à l’horizon 2020.

Début mars 2018, dans une tribune adressée au journal Le Monde, un collectif de plus de 100 professionnels du septième art réclamait la création de quotas dans le financement du cinéma pointant notamment les inégalités salariales, avec un écart de 42 % en défaveur des femmes, et l’inégalité des chances, avec seulement 28 % des avances sur recettes attribuées par le CNC pour des projets menés par des femmes.

Un appel entendu par le CNC, le Centre national du Cinéma et de l’image animée, qui s’est engagé à instaurer la parité dans l’ensemble de ses commissions et dans leurs présidences, mais aussi dans les jurys des festivals et des écoles qu’il soutient. Prochaine étape : la création d’un observatoire de l’égalité dans le cinéma et l’audiovisuel.

Un prix Alice Guy pour remettre les femmes à leur place

Connaissez-vous Alice Guy ? Ou plus exactement Alice Guy-Blaché ? Non ? Rassurez-vous, vous pas la/le seul-e. Cette Française, ancienne assistante de Léon Gaumont lui-même puis directrice générale des Productions Gaumont, n’est autre que la 1re réalisatrice de l’histoire du cinéma… à 23 ans !

Elle est pourtant, comme tant d’autres, restait dans l’ombre de son illustre employeur d’abord et de son mari, Herbert Blaché, lui aussi réalisateur, producteur et scénariste, ensuite. Comme tant de femmes, elle a ainsi été oubliée par le monde du cinéma.

Ce n’est que récemment que son histoire est de nouveau apparue sur le devant de la scène et son apport au cinéma enfin reconnu à juste titre. Alice Guy est en effet une véritable pionnière du 7e art : elle est ainsi la 1re à avoir eu l’idée de filmer du contenu de fiction pour faire vendre les caméras proposées par Gaumont, participant ainsi pleinement au succès du cinéaste français. Elle partira ensuite à la conquête de l’Amérique où elle suit son mari.

Un génie enfin reconnu à sa juste valeur : pour la 1re fois cette année, le prix Alice Guy a été remis à une réalisatrice. Il récompense le meilleur film français ou francophone réalisé par une femme et sorti dans les salles françaises en 2017. Et c’est la cinéaste algérienne Lidia Terki qui a reçu ce 1er Prix pour son film Paris La Blanche.

Bonne nouvelle : on est au moins sûr qu’une réalisatrice sera honorée au palmarès de ce prix ! Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule : un film documentaire sur Alice Guy-Blaché, Be Natural: The Untold Story of Alice Guy-Blaché, a été présenté à Cannes. Réalisé par Pamela B. Green, il est narré par Jodie Foster en personne, elle-même l’une des rares réalisatrices à Hollywood.

Quel avenir pour les femmes dans le cinéma ?

Face à ces constats, il peut sembler légitime de se demander quel avenir pour les femmes dans le secteur du cinéma. Non seulement les inégalités sont flagrantes et devraient mettre plusieurs années à être comblées, 94% de femmes harcelées à Hollywoodmais il reste difficile pour une femme de s’imposer dans ce milieu très masculin.

La preuve chiffre à l’appui : à Hollywood, 94 % des femmes se disent victimes de harcèlement sexuel ! Un chiffre ahurissant – et effrayant – qui a pourtant fait la une du quotidien national américain USA Today le 21 février dernier.

843 femmes travaillant dans l’industrie du divertissement (actrices, productrices, réalisatrices, scénaristes et autres) ont ainsi accepté de répondre à un questionnaire via Internet (le panel de ce sondage n’a donc pas été établi scientifiquement). Parmi elles :

  • 21 % reconnaissent avoir été contraintes à un acte sexuel au moins une fois dans leur carrière
  • 69 % admettent avoir été touchées « d’une façon sexuelle »
  • 64 % avouent avoir reçu des propositions de nature sexuelle.

Quant à celles et ceux qui pensent encore que les femmes sont responsables également de ces types de comportement par leur silence, voici un fait malheureusement encore trop souvent d’actualité : seules 28 % de celles qui ont dénoncé ces actes ont déclaré que la situation au travail s’était améliorée après en avoir parlé. Pour les 72 % restant, rien n’a changé !

#MaintenantOnAgit

Alors, pessimiste l’avenir des femmes au cinéma ? Eh bien non, tout au contraire ! Tous les espoirs sont permis tant la mobilisation semble générale et, enfin, faire bouger les choses.  Car oui, #MaintenantOnAgit à l’image du mouvement lancé par le cinéma français, sorte de Time’s Up Now tricolore. 130 personnalités des arts et du spectacle français se sont ainsi engagées afin de collecter un million d’euros pour aider les associations de lutte contre les violences faites aux femmes.

Une initiative soutenue par La Fondation des femmes et qui avait, entre autres, été symbolisée par le port d’un ruban blanc lors de la dernière cérémonie des César. Parmi les initiatrices du mouvement : Aïssa Maïga, Anna Mouglalis, Julie Gayet, Aurélie Saada et Tonie Marshall.

Le mouvement est en marche et ne laisse personne indifférent, les femmes mais aussi les hommes ! Ainsi, l’acteur britannique Benedict Cumberbatch, notamment connu pour son rôle de Sherlock dans la série éponyme, n’acceptera plus que des rôles dans des films où l’égalité salariale est respectée ! Un vrai Gentleman ce Sherlock et un clin d’œil à ce personne mythique qui n’a de cesse d’alimenter les scénaristes de cinéma mais aussi de séries.

Fait assez drôle : la série Elementary, adaptée des aventures de Sherlock Holmes, n’a pas hésité à innover avec brio. Elle met ainsi en scène pour la première fois une Docteur Watson au féminin mais aussi UNE Moriarty, pire ennemi du détective anglais. Sherlock Holmes serait-il donc l’un des premiers féministes de l’histoire ? 😉

Ces rôles masculins ont été donnés à des femmes et c’est une réussite totale

En manque de rôle, de visibilité et de reconnaissance, les femmes n’hésitent parfois pas à endosser des rôles en première intention conçus pour des hommes… et c’est une vraie réussite ! Comme le talent ne connaît pas de genre.

Voir les rôles « masculins » tenus par des femmes

Finalement, peut-être verra-t-on enfin au cinéma les femmes montrer leurs films et non leurs bobines !

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